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Un archéologue dans la fosse au crime

Carpologue,  malacologue, lithicien, numismate …  Le hit-parade des jurons du capitaine Haddock ?  Pas que ! Ces noms désignent avant tout un échantillon des disciplines de l’archéologie. Non contente d’être pluridisciplinaire à l’extrême, elle explore de nouveaux terrains d’expérimentation. Cap sur l’archéo forensique !

Fouilles au Burundi (2012) - Sur les traces du dernier roi, Ntare V - Crédit : Anja Gilissen

Les 17, 18 et 19 juin, les journées nationales de l’archéologie nous donnent l’occasion de creuser et fouiller la liste à la Prévert de ses spécialités. Le Mag vous propose d’explorer le nouveau terrain de jeu de cette science, la scène de crime ! Imaginez donc un archéologue à la fois armé d’une truelle et d’un pinceau et habillé de la charlotte et des gants violets d’un technicien de scène de crime…  Burlesque? C’est le double effet kiss cool de la transdisciplinarité, quand l’archéologue met ses outils à disposition des enquêteurs de la criminelle. Moquez-vous ! C’est prouvé : ses méthodes et son savoir-faire sont très précieux pour faire parler une scène de crime enfouie.

 

A la recherche de la fosse perdue

Dans un premier temps, hélicoptère, avion, drone ou  géoradar détectent, par imagerie ou ondes sonores, les anomalies de terrain. Viennent ensuite, en appui, les chiens renifleurs, capables de reconnaître une dizaine d’odeurs cadavériques. Vous êtes dans l’ambiance ? Puis, à chaque couche de terre raclée par une pelleteuse équipée d’une lame droite, notre hybride archéo-criminologue guette la moindre trace. À leur vue, il dégaine sa truelle et sa brosse! Avant tout, il faut étudier les limites de la fosse pour savoir si elle a été creusée à la hâte, depuis combien de temps et avec quel outil… S’enchaînent alors relevé topographique, inventaire des indices trouvés, étude du squelette, prélèvements destinés à la recherche de pollens, de restes d'insectes… Certes, cela ne donnera pas le profil psychologique du coupable mais des indications précieuses sur les circonstances du crime.

 

Une discipline montante

Issue de l’archéologie funéraire, la spécialité est née il y a 50 ans aux Etats-Unis.  En France, ses 20 ans ont été fêtés en 2013 par une publication de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale dans la Revue de médecine légale. Sur plusieurs centaines de corps retrouvés chaque année en France, les services de police sollicitent les archéologues sur une vingtaine de cas, dès qu’il y a suspicion de crime et que le corps est réduit à l'état de squelette.  Il faut parfois argumenter auprès du procureur qui instruit l’affaire car la pratique n’est pas encore très courante dans l’Hexagone. Mais forte de ses succès, notamment dans l’Affaire Dutroux, cette jeune spécialisation, connaît une forte poussée de croissance. L’archéologie forensique est dorénavant mise à contribution pour l’identification de victimes de guerre, de crimes contre l'Humanité, d’accidents d’avions et… de temps en temps sur des affaires beaucoup plus anciennes comme celle de la momie Ötzi. Affaires à suivre…

 

Carpologue : archéologue spécialiste des graines
Malacologue : archéologue spécialiste des mollusques
Lithicien : archéologue spécialiste des objets en pierre
Numismate : archéologue spécialiste des monnaies
Géoradar : instrument posé sur roues qui se pousse comme une tondeuse et qui permet de détecter par ondes-radio les changements de structures du sous-sol.

 

L’archéologie funéraire
Entretien avec Henri Duday (Archéologue et médecin - UMR PACEA – Université Bordeaux)

SN : En quoi consiste cette discipline ?
HD : L’étude des sépultures nous permet d’obtenir des informations sur les sociétés anciennes. Au début, les fouilles ont privilégié l’architecture et les offrandes déposées dans la tombe au détriment des restes humains. Ce qui était une erreur puisque le corps est l’élément central autour duquel se sont ordonnés les gestes mortuaires.

SN : Quelle est spécialité de votre laboratoire sur Bordeaux ?
HD : L’école bordelaise s’intéresse tout particulièrement aux modalités de décomposition des corps dans la sépulture. Nous développons en particulier des méthodes et une base de données afin de pouvoir définir la position des morts et le milieu au sein duquel le corps s'est décomposé en fonction de la destruction des articulations. Ce sont des informations qui intéressent également les légistes et les archéologues forensiques. Elles peuvent en effet aider à déterminer, par exemple, si un corps a été changé de place ou s’il a été déposé en même temps qu’un autre… 
SN : Quelle est la différence entre l’archéologie forensique et l’archéologie funéraire ?
HD : L’archéologie funéraire s’attache à étudier l'attitude des populations anciennes devant la mort alors que l’archéologie forensique s’intéresse à des individus contemporains et aux circonstances qui ont provoqué leur décès.

Henri duday, Crédit Antoine Gailliot

 

Portrait d’une archéologue forensique

« Je suis passionnée d’histoire depuis toujours, mais les écrits ne sont pas toujours fiables. Fouiller, c’est aller aux sources ! ». Eline Schotsmans, 35 ans, est une archéologue belge flamande actuellement en post-doctorat à Bordeaux. Son léger accent et son parcours de globetrotteuse nous font voyager à la fois dans le monde et dans l’histoire. Au cours de ses études d’archéologie à Bruxelles en 2002, elle entend parler d’archéologie forensique. Curieuse, elle contacte le DVI, le Disaster Victim Identification team en Belgique. Répondant à un besoin, Eline met ses compétences à leur service. Une affaire criminelle va être déterminante dans sa spécialisation. Le tueur avait recouvert de chaux sa victime. Aucune publication scientifique ne pouvait prédire l’effet de ce produit sur la décomposition des corps. Elle en fera son cheval de bataille. Pour aller plus loin, elle rejoint ensuite Bradford pour un master et un doctorat en archéologie forensique. Eline est appelé régulièrement pour des missions aux quatre coins du monde. Parmi elles, l’accident du vol 9525 dans les alpes du sud françaises de la Germanwings reliant Barcelone à Dusseldorf. « Ce sont des expériences fortes car je vois des familles en souffrance». Eline continue de garder, comme elle dit, «une jambe en archéologie et une jambe dans le monde médico-légal». Le laboratoire PACEA et son tuteur, Christopher Knüsel, l’envoient la semaine prochaine sur le site de Catalhöyük en Turquie. Au programme : étude des inhumations retardées par la fameuse « matière blanche » (chaux et plâtre) dans des sépultures du néolithique. Souhaitons-lui bonne chasse !

Eline Schotsmans, Crédit : Anja Gilissen