Périple marin à la découverte de la Réserve naturelle des Terres australes

À des milliers de kilomètres de la première terre émergée, les îles et archipels regroupés au sein de la réserve naturelle des Terres australes françaises (TAF), plus grande réserve nationale, abritent une biodiversité exceptionnelle et fragile.
À l'occasion des dix ans de la réserve des TAF, partez à sa rencontre dans le sillage du Marion-Dufresne avec ce long-format.

ESCALE 1 : CROZET
PARADIS DES MANCHOTS ROYAUX

Colonies de manchots royaux

La Grande Manchotière de la baie du Marin est un lieu privilégié pour l'étude des manchots royaux dont Crozet accueille la première population mondiale, forte d'un million d'individus. Sa localisation, à seulement 15 minutes à pied de la base Alfred-Faure permet aux scientifiques d'effectuer des observations ou expérimentations toute l'année. Au plus fort de son occupation, cette colonie, l'une des 5 recensées sur l'île de la Possession, comporte jusqu'à 25 000 couples reproducteurs. En avril, les jeunes se regroupent en crèche pour se tenir chaud et se protéger des pétrels géants prêts à s'emparer des plus faibles d'entre eux.

Procédure de biosécurité

Avant de toucher terre, les passagers ont obligation de se soumettre à une « procédure de biosécurité » mise en place par la réserve naturelle afin d'éviter l'introduction involontaire d'espèces exogènes. Penché au-dessus d'un seau d'eau savonneuse et armé d'une brosse ou d'un aspirateur, chacun s'active. Il s'agit d'éliminer toute trace de terre sur les chaussures et de traquer la moindre graine ou insecte susceptible de se cacher au fond d'une poche. À Crozet, il y a déjà presque quatre fois plus d'espèces introduites accidentellement par l'homme que d'espèces natives. L'enjeu est donc de taille.

Découverte en 1772

Le 24 Janvier 1772, Julien Crozet, second de l'explorateur français Marc-Joseph Marion du Fresne, dit Marion Dufresne, prend possession de cette terre inconnue pour le compte de la France. Il faudra attendre 1776 pour que l'île de la Possession et les quatre autres terres que compte cet archipel soient officiellement nommées îles Crozet par le capitaine britannique James Cook. Cet ensemble volcanique constitue actuellement l'un des cinq districts des Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF). Elles sont gérées par la collectivité du même nom.

46°50' Sud / 52°58' Est

Climat

Le climat océanique et froid de Crozet se caractérise par une pluviométrie importante, qui se répartit tout au long de l'année. Il tombe en moyenne 2 280 mm de pluie.

Maximale8,4° C
Minimale2,6° C

Isolé pendant 4 mois

Situées à plus de 2 000 kilomètres de l'Antarctique, les Terres australes françaises comptent parmi les îles les plus isolées de la planète. Un isolement rompu trois à quatre fois par an par le passage du Marion-Dufresne, cordon ombilical entre cette France des antipodes et l'île de la Réunion. Cinq jours de navigation auront été nécessaire pour rallier l'île de la Possession, première étape de cette OP1-2016*. L'arrivée du navire en baie du Marin était attendue avec impatience par les membres de la mission 53 qui n'ont reçu ni courrier ni ravitaillement depuis 4 mois.
* Première opération portuaire de l'année 2016.

Le festin des orques

La présence de colonies importantes de manchots royaux et d'éléphants de mer constitue une aubaine pour les orques (Orcinus orca) qui vivent dans cette zone sud de l'océan Indien. Les bébés éléphants de mer sont d'ailleurs surnommés les « bonbons » car ils servent d'apéritif à ces grands prédateurs... Soixante-dix-sept individus, répartis en 19 groupes de 4 à 5 individus, vivent dans les eaux de Crozet. Il y en aurait moins de 250 dans les eaux des Terres australes françaises et l'espèce est classée « en danger » (Liste rouge des espèces menacées en France, selon l'UICN).

ESCALE 2 : KERGUELEN
LE ROYAUME DE LA DÉMESURE (1/2)

260.000 éléphants de mer

La population d'éléphants de mer austral des Kerguelen est la 2e plus importante au monde avec près de 260 000 individus qui viennent se reproduire et muer une fois par an sur ces rivages. À cette époque de l'année, la plupart d'entre eux sont déjà repartis en mer. Seuls des jeunes et quelques gros mâles en fin de mue (les pachas) se prélassent encore près de l'anse qui porte leur nom. Puis le plus grand de tous les phoques retrouve son milieu de prédilection, l'océan Austral, où il passe dix mois sur douze.

Des lapins pour les naufragés

Il est assez surprenant de constater que des lapins batifolent non loin des éléphants de mer présents dans l'anse des Pachas. Leurs ancêtres auraient été introduits sur Kerguelen afin de subvenir aux besoins d'éventuels naufragés. Un geste lourd de conséquences : en ouvrant le couvert végétal et en mettant à nu le sol souvent sableux de ces îles, les lapins ont déclenché des processus d'érosion qui ont entraîné à leur tour la destruction des milieux favorables à la reproduction de certaines espèces d'oiseaux... Aujourd'hui, la lutte contre les espèces introduites est l'une des principales actions de la réserve.

Kerguelen emprisonné

Le 12 février 1772, le navigateur français Yves Joseph Kerguelen de Trémarec aperçoit une terre au sud de l'océan Indien qu'il nomme « France australe » et décrit comme un continent prometteur, sans y avoir posé pied. La réalité se révèlera bien différente... Ses mensonges vaudront à Kerguelen d'être traduit devant un conseil de guerre, puis emprisonné. Mais son nom restera associé à ce chapelet d'îles et d'îlots baptisées îles de Kerguelen par le navigateur anglais James Cook.

49° 54' sud / 70°35' est

Climat

Depuis 1950, Météo France assure des relevés météorologiques à Port-aux-Français. Outre le lâcher quotidien d'un ballon-sonde, la station édite deux bulletins météos par jour, très attendus sur Kerguelen et les autres districts. Le climat y est océanique et froid.

Maximale8,4° C
Minimale2,3° C

Une « désolation » mal nommée

Du haut de Pointe Suzanne, à l'est de la presqu'île de la Pointe de Galles, ou dans la baie des Pachas, non loin de Port-aux-Français, un même sentiment nous submerge : la gratitude d'être là. Une émotion ressentie par la plupart de ceux qui ont foulé ces « îles de la désolation », si mal nommées. « À Pointe Suzanne, tu pleures deux fois : quand tu arrives et quand tu repars ». Ces quelques mots griffonnés sur le cahier de la cabane destinée à abriter des agents de la réserve naturelle en « manipa> » reflètent bien l'état d'esprit de celui qui découvre Kerguelen et ce site pour la première fois.

Passage du premier front polaire !

En l'espace d'une nuit, entre le 12 et le 13 avril, peu avant notre arrivée à Crozet, la température de l'eau est passée de 19 à 10°C, puis à 6°C au plus bas des relevés dans les eaux de Kerguelen. Cette chute de température matérialise le passage du front polaire (ou convergence antarctique). Cette ligne virtuelle, aux contours mouvants, entoure l'Antarctique entre 40° et 60° de latitude sud. C'est là que se rencontrent les eaux antarctiques, froides et denses, et les eaux plus chaudes des régions subantarctiques. Elle donne lieu à une véritable explosion de vie primaire.

ESCALE 3 : KERGUELEN
LE ROYAUME DE LA DÉMESURE (2/2)

Le retour du chou

Le chou de Kerguelen (Pringlea antiscorbutica) recolonise les zones côtières des îles du Golfe exemptes ou débarrassées des mammifères herbivores introduits par l'homme aux siècles passés (lapins, vaches, moutons, mouflons). Cette espèce emblématique est également présente sur les autres îles subantarctiques. En revanche, la petite Lyallia kerguelensis, rencontrée sur l'île Haute, ne pousse qu'à Kerguelen. La flore des îles australes, peu aidée par la nature du sol et le climat, est assez pauvre et peu diversifiée. Mais les espèces concernées présentent des adaptations originales développées au cours de plusieurs millions d'années d'évolution dans un isolement total.

Le chou de Kerguelen - Pringlea antiscorbutica

Réservée aux... scientifiques.

L'île Haute, parfois surnommée « l'île de la réserve », fait partie des zones réservées à la recherche scientifique et technique et bénéficie, à ce titre, d'une protection renforcée. De fait, l'île est essentiellement fréquentée par les agents de la réserve naturelle qui y mènent plusieurs observatoires de suivi à long terme des végétaux (habitats, choux, lyallia) et de l'avifaune, notamment les pétrels à menton blanc, espèce classée « vulnérable » sur la liste rouge UICN des TAF. Afin de ne pas compromettre le succès de ces suivis, l'accès de Haute est soumis à autorisation du préfet des TAF.

Un berceau breton

La toponymie des îles et îlots de l'archipel des Kerguelen doit beaucoup à la Bretagne, berceau de son découvreur Yves Joseph Kerguelen et de l'explorateur Raymond Rallier du Baty qui y mena deux expéditions en 1908-1909 et 1913-1914. Ce dernier a notamment attribué leurs noms au Golfe du Morbihan, à la baie Bretonne, au Port-Navalo et... à l'île Haute, ainsi nommée car elle est la plus haute des îles du Golfe du Morbihan (321 mètres).

49° 54' sud / 70°35' est

Climat

Situé entre les « 40° rugissants » et les « 50° hurlants », Kerguelen est régulièrement balayé par des vents forts, venus de l'ouest (plus de 300 jours par an en moyenne). En 2015, la station de Port-aux-Français a enregistré des rafales à 161.6 km/h.

Maximale8,4° C
Minimale2,3° C

Austérité et démesure

Comment décrire un paysage que le regard lui-même peine à embrasser tout entier ? Cette question ne cessera de nous hanter pendant les cinq journées passées sur Kerguelen. L'archipel est placé sous le double signe de l'austérité et de la démesure. Son île principale, la Grande Terre, est la troisième plus grande île française après la Grande Terre de Nouvelle-Calédonie et la Corse. À quoi s'ajoutent 300 îles et îlots périphériques. Sur ce territoire immense, la moindre sortie sur des sites éloignés de la base de Port-aux-Français prend rapidement des allures d'expédition.

Le dauphin Commerson en danger

Les eaux du Golfe du Morbihan (de Kerguelen) représentent la principale zone de présence du dauphin de Commerson de Kerguelen (Cephalorhynchus commersonii kerguelensis), sous-espèce endémique dont la population est actuellement estimée à moins de 80 individus. Classé dans la catégorie « en danger » sur la liste rouge des espèces menacées dans les TAAF, ce petit dauphin blanc et noir à la silhouette caractéristique, fait l'objet d'un suivi scientifique depuis 2012. Et le Golfe dans lequel il s'ébat devrait être prochainement intégré dans le nouveau périmètre de la réserve marine.

ESCALE 4 : L'ÎLE SAINT PAUL
RENDUE À LA NATURE

Un refuge pour le Prion de MacGuillivray

À l'extérieur du cratère, un grand rocher conique, aimante les regards. Surnommé « la Roche Quille », ce rocher isolé a joué un rôle important pour la survie du Prion de MacGuillivray (Pachyptila macgillivrayi. Les derniers représentants de cette espèce nicheuse endémique, considérée comme vulnérable, y avaient trouvé refuge. Ces oiseaux recolonisent maintenant l'ensemble de l'île et leur effectif est reparti à la hausse. Une bonne nouvelle pour cette espèce « vulnérable », inscrite sur la Liste rouge des espèces menacées en France (UICN).

Guerre totale contre les rats

Depuis le classement de l'île en réserve intégrale, la nature reprend peu à peu ses droits. Certaines erreurs du passé ont en effet été réparées. L'île, colonisée par le rat noir (Rattus rattus), probablement arrivé avec les premiers bateaux de pêche au XVIIIe ou au XIXe siècle, a ainsi été entièrement dératisée en 1997, pour le plus grand bonheur des différentes espèces de pétrels qui la peuplent. À la fin des années 90, la population de rats était estimée entre 50 000 et 100 000 individus. Aujourd'hui, il n'en subsiste aucun.

Les gardiens de l'île oubliés !

Cette île a été le théâtre d'un épisode tragique connu sous le nom des « oubliés de Saint-Paul ». En 1930, six hommes et une femme enceinte, chargés de garder l'île et les installations appartenant à la société « La Langouste française » y furent « oubliés » pendant 9 mois. Privés du ravitaillement promis mais jamais envoyé, victimes de scorbut, 4 des 7 gardiens et le bébé né sur place moururent pendant cette période. Le 30 novembre 2015, une plaque commémorative a été apposée sur l'île en hommage aux victimes.

38° 43' sud / 77°31' est

Climat

L'île Saint-Paul bénéficie d'un climat océanique tempéré marqué par l'absence de neige et de gelée en hiver.

Maximale16,4° C
Minimale11,6° C

Une réserve intégralement... inaccessible

Un survol de l'île en hélicoptère nous offre une vision féerique de ce volcan surgi des flots dont le cratère central est aujourd'hui envahi par la mer suite à son effondrement. Une passe peu profonde, délimitée par deux petites jetées naturelles que l'on croirait façonnées par la main de l'homme, en assure l'accès... réservé à quelques privilégiés. L'île Saint-Paul est classée en réserve intégrale et nul ne peut y poser le pied sauf dérogation spéciale, accordée au compte goutte par le préfet administrateur supérieur des TAAF. Nous devrons nous contenter de l'admirer depuis le pont du Marion-Dufresne en ravalant notre frustration.

Une pêcherie unique

Dans les eaux de Saint-Paul et d'Amsterdam classées en réserve naturelle marine, une seule pêcherie est présente de novembre à avril. Celle-ci cible principalement la langouste, destinée aux marchés asiatiques. Plusieurs espèces de poissons sont également pêchées, dont le cabot, le rouffe antarctique et le Saint-Paul. Pour permettre une exploitation durable de ces quatre espèces, des totaux admissibles de captures (TAC) sont fixés annuellement par le préfet des TAAF sur avis du Muséum national d'histoire naturelle. Les langoustes de petite taille et les femelles portant des œufs sont également remis à l'eau. Et des contrôleurs des TAAF sont présents à bord du navire.

ESCALE 5 : AMSTERDAM
TERRE D'ÉLECTION DES OTARIES

Des otaries à fourrure !

L'otarie d'Amsterdam est sans conteste le maître des océans. Vautrées dans l'herbe, sur un rocher, voire sur la stèle funéraire située à proximité de la base Martin de Viviès ou la cale d'accès à celle-ci, les otaries à fourrure subantarctiques sont partout et surtout là où on ne les attend pas ! L'animal n'est pas commode, surtout en période de reproduction. En cette fin avril, les mâles, reconnaissables à la présence d'une houppette sur leurs têtes, ont cédé la place aux bébés otaries, les pups, qui tiennent désormais la vedette.

Le seul arbre des Australes sauvé !

Seul arbre indigène des Terres australes françaises, le Phylica arborea a bien failli disparaître, victime du déboisement massif perpétré par les premiers colons et des incendies à répétition. Au début du XXe siècle, il ne restait quasiment plus rien de la ceinture boisée qui entourait jadis l'île d'Amsterdam. Aussi, la réserve a-t-elle mis en place un plan de restauration du Phylica. Depuis 2010, plus de 2 200 jeunes arbres, cultivés en pépinière, ont été réintroduits dans la partie nord de l'île. En avril dernier, des tests de plantation ont été effectués dans le sud de l'île, dernière zone à repeupler pour reconstituer la ceinture originelle.

Olivier Giraud, agent de la réserve naturelle des TAAF, plante des jeunes arbres Phylica sur le site Del Cano

Découverte au XVI ème, française en 1892

Mentionnée dans le journal de l'expédition de Magellan le 18 mars 1522, l'île d'Amsterdam fut signalée à plusieurs reprises par des navigateurs au début du XVIIe siècle avant d'être officiellement découverte. Elle doit son nom au navigateur hollandais Van Diemen qui lui donna le nom de son bateau, Nieuv-Amsterdam, en 1633. La France n'en prendra officiellement possession qu'en 1892. Amsterdam et Saint-Paul, distante de 85 km, forment l'un des cinq districts des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF). Elles sont gérées par la collectivité du même nom.

37° 50' sud / 77°31' est

Climat

Sur Amsterdam, la station de Pointe Bénédicte est l'une des deux bases mondiales pour la mesure de la pollution de fond de l'atmosphère. Cette île éloignée de toute pollution constitue un point zéro à partir duquel on peut notamment mesurer l'évolution du taux de CO2.

Maximale16,4° C
Minimale11,6° C

Un espoir possible pour la nature

Alors que ce périple touche à sa fin, je me sens pleine d'espoir dans la capacité de la nature à reprendre ses droits, pour peu que l'homme lui en laisse le temps et l'espace. Sur Amsterdam, comme sur Crozet ou Kerguelen, l'éradication des espèces animales introduites a permis aux espèces végétales endémiques de regagner du terrain. Et les otaries à fourrure subantarctiques recolonisent en masse les côtes de cette France des antipodes, après avoir frôlé l'extinction à la fin du XIXe siècle. Un bon présage pour l'avenir.

Une réserve qui devient XXL

Depuis le 14 décembre 2016, la réserve naturelle des Terres australes françaises - déjà plus grande réserve naturelle nationale - est devenue l'une des 6 plus grandes aires marines protégées. A la faveur d'un décret interministériel, sa surface est en effet passée de 22 700 km² à près de 673 000 km² - dont 7 700 km2 d'espaces terrestres -, soit plus que la taille de la France hexagonale.
Par ailleurs, plus de 120 000 km² d'espace maritime inclus dans la réserve bénéficie désormais d'une protection renforcée. Toute activité extractive industrielle ou commerciale, dont la pêche, y est interdite, ce qui fait de la réserve naturelle des Terres australes françaises, la Première réserve halieutique stricte de la planète.

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Découvrez bientôt le long format :
Périple marin à la découverte de la
Réserve naturelle des Terres australes

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