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La femme est un Homme (préhistorique) comme un autre

« Le partage sexuel des rôles sociaux s’enracine au plus loin de l’existence de l’humanité » explique Claudine Cohen. Directrice d'études à l'EHESS et à l'EPHE, où elle enseigne l'histoire et la philosophie des sciences, elle a publié de nombreux ouvrages sur la paléontologie, la préhistoire et l'évolution humaine. Elle s'intéresse notamment au rôle de la femme à la préhistoire.
Interview sur la place de la femme et nos représentations en partant de la préhistoire.

La femme est un Homme (préhistorique) comme un autre

Existe-t-il vraiment un rôle différent de la femme à la préhistoire ? Ou les difficultés du temps rendaient-elles les rôles interchangeables ?

Claudine Cohen : La Préhistoire est une très longue période qui voit l’existence de nombreuses espèces d’Homininés et différents modes de vie et de subsistance. Il est certain que dans ces différents contextes, les femmes ont joué des rôles différents. C’est pourquoi, plutôt que de « la femme », je préfère parler « des femmes ». Le partage sexuel des rôles sociaux s’enracine au plus loin de l’existence de l’humanité. Évidemment ces rôles tiennent compte de traits biologiques mais ne s’y résument pas. Des ethnologues insistent sur le fait que la division sexuelle du travail est un produit de la culture et de la société.

On a parlé souvent de la chasse au gros gibier comme un privilège masculin. Mais à l’époque où les Hommes ont commencé à manger de la viande, il y a environ 2 millions d’années, il n’est pas certain que la chasse ait joué le rôle essentiel qu’on lui accorde. En étudiant certains sites de dépeçage, de boucherie, l’archéologue Lewis Binford en déduit que l’homo habilis ou ergaster était un charognard avant d’être un chasseur ! Cette thèse ramène les femmes sur le devant de la scène. Tous les individus d'un groupe peuvent participer à des activités de charognage, de dépeçage, et de partage !

 

Comment est-il possible, compte tenu du peu de traces laissées, de différencier ce qui était du ressort de l'homme de ce qui était celui de la femme ?

C’est une tâche difficile en effet, et la question a été longtemps livrée aux fantasmes et aux idées reçues. Il en a résulté que le discours sur les femmes, leurs rôles et leur place dans ces sociétés était inexistant, ou calqué sur la vision de la différence des sexes dans les nôtres. Par exemple, on a tendance à identifier systématiquement comme masculin un squelette enseveli avec des ornements et des offrandes. Un personnage important, un chef ! Mais dans une sépulture du Gravettien en Italie, un ces « hommes » portait un fœtus inclus dans son bassin…

Même si les traces sont rares, différentes techniques permettent aujourd’hui de mieux approcher la présence des femmes parmi les restes découverts : l’archéologie expérimentale met en évidence les gestes et les intentions au cours de l’activité de taille : il y faut non de la force, mais de l’habileté et du savoir faire, ce dont les femmes sont évidemment capables !

 

Beaucoup de statuettes retrouvées sont des représentations féminines. Cela signifie-t-il quelque chose ?

Certains ont cru y trouver les preuves d’un matriarcat primitif. Mais cela est peu vraisemblable, car aucune société matriarcale n’est connue dans le monde d’hier ou d’aujourd’hui. On a voulu y voir l'expression de la libido masculine, ou bien le support de rites de chasse ou de fécondité. Mais ces chasseurs cueilleurs ont davantage besoin de limiter les naissances que de les multiplier. Peut-être celles qui représentent des femmes enceintes étaient-elles des amulettes pour protéger l’accouchement ? Beaucoup de ces figurines représentent des corps de femmes ayant atteint la maturité, il s’agit peut-être d’un hommage rendu à des femmes plus âgées, dépositaires de la sagesse et de la mémoire de ces groupes ?

 

On imagine souvent les auteurs des peintures rupestres comme étant des hommes. Et si c'étaient des femmes ?

En effet, pendant longtemps, l’idée que les artistes aient pu être des femmes n’a guère été envisagée. Mais les animaux représentés ne sont pas les animaux chassés et les femmes tout autant que les hommes pouvaient les observer. D’autre part, il n’y a pas seulement des figurations animales dans les grottes ornées. Il y a des mains notamment. Il est possible de distinguer par leurs proportions les mains de femmes et celles des hommes. Selon l’anthropologue Dean Snow, beaucoup des mains qui figurent sur les parois sont celles de femmes. Dans la grotte du Pech Merle des mains féminines négatives entourent le magnifique panneau des chevaux.

 

Claudine Cohen tiendra une conférence intitulée Femmes de la Préhistoire, au Pôle International de la Préhistoire des Eyzies le 8 mars 2017 à 18h30.
 

Crédit photo : Jean-Gilles Berizzi. Upload : Elapied (discussion · contributions), Domaine public