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Bourse : les robots trader consultent... l’horoscope

Dans l’imaginaire collectif, « marchés financiers », rime avec « économie », « mathématiques », « lois du marché » et « rigueur ». Mais il suffit de discuter avec le collectif d’artistes Rybn pour comprendre que la Bourse est plutôt synonyme de mystère, d’irrationalité, de hasard et même… de spam et d’horoscope. La boite noire de la bourse est ouverte. 

Dans l’imaginaire collectif, « marchés financiers », rime avec « économie », « mathématiques », « lois du marché » et « rigueur ». Mais il suffit de discuter avec le collectif d’artistes Rybn pour comprendre que la Bourse est plutôt synonyme de mystère, d’irrationalité, de hasard et même… de spam et d’horoscope. La boite noire de la bourse est ouverte. 

Une femme, deux hommes : les trois artistes du collectif Rybn ne veulent pas qu’on cite leur nom respectifs car ils sont, disent-ils, interchangeables. « On a commencé à travailler sur la finance il y a une dizaine d’années en partant de deux constats. D’une part, celui d’une deshumanisation des marchés, et d’autre part, celui d’une décorrélation de la finance de l’économie réelle qu’elle était censée soutenir au départ. Petit à petit, la finance prend son autonomie : ce n’est plus de l’investissement, c’est de la pure spéculation» Le collectif a développé plusieurs concepts artistiques autour de cette thématique. Pendant la semaine du digital de Bordeaux, ils proposent une exposition et des performances pour faire comprendre au grand public ce monde boursier et ses limites.

Ce qui retient leur attention, ce sont les algorithmes de trading automatique à haute fréquence. Ces robots traders, en fonction des ordres qu’on leur donne, effectuent des opérations de vente ou d’achat à très grande vitesse. Quelques millisecondes par opération, soit bien moins de temps qu’un battement de cil. « Dans les années 1990, il y a eu une déréglementation, une libéralisation des marchés boursiers qui a conduit à une plus grande flexibilité, mais aussi à une plus grande complexité des supports d’actif, explique Emmanuel Petit, économiste du Groupement de recherche en économie théorique et appliquée (Gretha). Des mathématiciens ont pensé les marchés et les outils et ils ont produit ce qu’on appelle des produits mathématiques - des produits financiers - pour rencontrer cette complexité. C’est ainsi qu’ont commencé à émerger les robots de trading. » Aujourd’hui, en Europe, les opérations effectuées par le biais des algorithmes de trading automatique à haute fréquence représentent 30 % des opérations totales… et en 2010, ils ont entrainé le premier crash éclair, ou flash crash.

Jouer au fléchettes et consulter l’horoscope

 

L’exposition ADM X: The Algorithmic Trading Freak Show présente des spécimens d'algorithmes de spéculation financière obsolètes, inopérants et oubliés des marchés. Autant prévenir : certains sont « particulièrement monstrueux, déviants et scandaleux »

Cet algorithme propose qu'un chimpanzé envoie des fléchettes sur la page financière du Wall Street Journal et de vendre ou d'acheter les actions de l'entreprise sur laquelle tombe la fléchette. Du hasard, mais avec un brin de folklore !

« Il y a des techniques financières reposent sur des côtés un peu magique, ésotérique. Certains algorithmes s’en réfèrent à l’horoscope ou à la numérologie ! On se rend compte à force de travailler sur ce projet qu’il n’y a pas de rationalité, ou très peu. » 

Emmanuel Petit n’est pas étonné. « Keynes, un économiste qui a annoncé les déséquilibres sur les marchés financiers, disait que finalement, pour gagner sur un marché financier, il ne faut pas avoir une opinion personnelle, il faut anticiper l’opinion des autres. » Donc si ceux-ci accordent du crédit à leur l’horoscope, il n’est pas surprenant d’avoir un algorithme qui prend cet élément en compte.

Pour le collectif Rybn, si l’irrationalité a toute sa place sur les marchés, c’est que le trader est aussi performant…. que le hasard. « Des expériences ont été menées dans les années 1970 en donnant à des individus non spécialistes, comme une fillette par exemple, un portefeuille d’action. On compare ensuite le résultat à celui d’un trader expert. Les résultats sont étonnants : la fillette gagne. Pire, lorsqu’on confie ce portefeuille à un chat ou un singe, les résultats sont identiques : le hasard l'emporte. »

De vraies tactiques de guerre

 

Le collectif réactive de temps en temps certains des algorithmes de leur catalogue qui sont mis ensemble sur un marché virtuel qu’ils ont créé. « Pour voir qui gagne. » En tête du classement se trouve Zéro Intelligence. « Cet algorithme porte bien son nom. Il détermine le prix de vente de son action au hasard. S’il voit qu’il va vendre à perte par rapport au prix réel, il s’abstient. Sinon, il vend. C’est de l’aléatoire pur mais qui est contraint à ne pas faire de perte. » Mais même si ces algorithmes sont plus performants que les humains, les spécialistes s’accordent à dire qu’en effaçant l’intelligence humaine et en accélérant les transactions boursières, ils rendent les marchés plus fragiles et augmentent le risque de crash.

D’autres robots sont encore plus problématiques. Ils ne sont pas programmés pour gagner mais pour faire perdre les autres en créant du bruit : il s’agit d’induire en erreur les concurrents. « On s’est intéressé au quote stuffing, une stratégie de spam qui envahit d’informations tous les acteurs du marché. Ceux-ci vont devoir analyser les ordres, qui sont ensuite annulés très rapidement. C'est une technique pour tromper l’ennemi. »
L’ennemi ? Le collectif parle d’une véritable stratégie de guerre sur les marchés. « On est vraiment dans ce registre, d’ailleurs les algorithmes qui sont sortis ont des noms de combattants : Snipper, Guérilla, Sumo… »

Un algorithme trop émotif

 

Si certains algorithmes se remettent au sort, d’autres parient sur les émotions humaines. C’est ainsi qu’un algorithme mis sur le marché avait pour mission de scanner les réseaux sociaux et d’effectuer ses achats et ventes en fonction des ressentis des entreprises, livrés sur ces réseaux. « Il marchait bien, continue l’un des membres de Rybn, donc toutes les entreprises qui fabriquent les algorithmes ont implémenté ces formules à leurs robots. Les robots sont devenus hyper sensibles. »
C’était sans compter ce tweet envoyé depuis le compte piraté de l’agence de presse Associated Press en 2013 parlant d’un attentat à la maison blanche qui à mis le feu aux poudres. Les robots, anticipant la fausse crise, ont vendu à tour de bras. Résultat : Wall Street perd 136 milliards de dollars avant de se rétablir. Une crise provoquée par le mimétisme des robots. « Le pire qui puisse arriver sur un marché, c’est une forme de conformisme, scande Emmanuel Petit. Il faut de la diversité. »

Le collectif Rybn propose des performances dans le cadre de la semaine digitale de Bordeaux dès ce mardi soir 5 avril 2016, à Cap Sciences, où ils vont rejouer en musique le flash crash de 2010. Le public pourra aussi observer les performances de leur robot de trading maison, qui spécule sur les marchés boursiers depuis 2011. De quoi faire un peu de la lumière sur ce milieu.