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Alfred Kastler (1902-1984)

Bordeaux peut s'enorgueillir d'avoir accueilli un enseignant futur prix Nobel de Physique au Lycée Michel Montaigne d'abord, à l'Université ensuite : Alfred Kastler. Alfred Kastler fait partie de ces grands savants dont le nom participe au rayonnement la physique française à travers le monde

«Un scientifique, comme un sculpteur ou un peintre doit apprendre à regarder le monde extérieur, à retenir l’essentiel, à savoir distinguer le réel du rêve. Et dans la recherche de la vérité, il doit apprendre à devenir véridique» Alfred Kastler, discours à l’Université de Bordeaux, 22 mai 1967

Dans une famille modeste avec un grand-père ouvrier de filature, un père employé de bureau, une mère qui fait des ménages, le 9 mars 1902 naît à Guebwiller Alfred Kastler, l'Alsace est alors allemande. Aussi c'est en allemand qu'Alfred Kastler suit sa scolarité, il est élève à Colmar quand la Grande Guerre éclate. En 1920 le français est redevenu langue officielle et c'est dans cette langue qu'il choisit de passer son Baccalauréat plutôt que passer l'Abitur en allemand. Puis en 1921, il entre à l’École Normale Supérieure en réussissant le concours spécial réservé aux lorrains et aux alsaciens. Il y reçoit les cours des prestigieux Bloch, Langevin, Perrin, Brillouin….sommités de la physique française voire internationale. Il est reçut premier à l'agrégation de Physique en 1926. Il perfectionne sa connaissance du français auprès d'Elise Cosset élève de l'ENS de Sèvres qu'il épouse en 1925. De cette union naîtront trois enfants (Daniel 1926, Mireille 1928 et Claude 1936). Alfred Kastler enseigne alors à Mulhouse, puis à Colmar avant d'obtenir un poste double à Bordeaux, avec sa femme, au Lycée Montaigne (1929-1931). Le professeur Daure de l'Université de Bordeaux le prend comme assistant et c'est sous sa direction qu'Alfred Kastler prépare sa thèse de Doctorat qu'il passe à Paris en 1936. Une carrière universitaire s'ouvre alors à lui, d'abord Maître de Conférences à Clermont-Ferrand puis en 1938 professeur à l'Université de Bordeaux. En 1941 il retourne à Paris à la Sorbonne pour remplacer Pierre Auger illustre physicien parti aux Etats-Unis. Il devient maître de Conférences. Il peut œuvrer dans un laboratoire de l'ENS où il poursuit ses travaux entamés à Bordeaux. Il est assisté dans son nouveau laboratoire par l'agenais Jean Brossel, le laboratoire existe toujours aujourd'hui et il est connu sous le nom de "Laboratoire Kastler-Brossel". En 1958 on lui confie le Laboratoire de l'horloge atomique. La physique moderne avec ses développements dans le domaine de l'atome doit beaucoup aux savants européens. Alfred Kastler a lu les travaux des grands physiciens allemands de l'époque dans leurs éditions originales : Planck, Sommerfeld, Einstein. Ces lectures enrichissent les connaissances de Kastler pour qui photons et électrons sont les sujets d'études et de théories. Deux ans après son entrée à l'Académie des Sciences, Alfred Kastler reçoit le prix Nobel de Physique 1966 "Pour la découverte et le développement de méthodes optiques pour l'étude des résonances hertziennes dans les atomes", on parle usuellement de pompage optique. Il y avait 37 ans que la France n'avait pas eu de prix Nobel de physique, le dernier étant celui de Louis de Broglie en 1929. Les détails de ces travaux dépassent largement le cadre de cette fiche. Souvent et publiquement Kastler a regretté que son plus proche collaborateur Jean Brossel ne fut point associé à ce prix. Par ailleurs, on dit fréquemment, y compris dans des ouvrages scientifiques, que Kastler a inventé le laser, ce n'est pas exact même si ses travaux ont un rapport étroit avec cette invention dont les trois auteurs ont reçu le prix Nobel antérieurement en 1964. Toutefois l'un d'eux, Townes (USA) a bien travaillé dans le laboratoire de Kastler et en a retiré n'en doutons pas des enseignements particulièrement utiles au fonctionnement des lasers. Selon Townes, Kastler aurait déclaré à un journal :"S'il vous plait, ne dites pas que j'ai inventé le pompage optique. Accordez-moi le mérite de ce que j'ai réellement fait, pas de ce que je n'ai pas fait". La confusion tient au vocabulaire, l'effet laser est obtenu par excitation d'atomes par un procédé nommé "optical pumping" chez les anglo-saxons. Ceci ne concerne pas la découverte d'Alfred Kastler de 1950. La découverte du pompage optique de Kastler est sans doute plus importante sur le plan théorique, elle a eu des retombées immenses dans le domaine de la spectroscopie par exemple. En 1968 Kastler devient directeur de recherches au CNRS, laboratoire de spectroscopie hertzienne son domaine de prédilection.

En dehors de ses formidables qualités de physicien, Alfred Kastler est un humaniste. La lutte contre les pseudosciences, l'irrationnel, le fascisme, la menace nucléaire, les guerres coloniales, les persécutions soviétiques sur les scientifiques juifs, voilà des fronts sur lesquels Alfred Kastler s'est battu avec conviction. Mais en scientifique avisé il est resté partisan de l'énergie électronucléaire. En mai 68 lorsque les étudiants rejetaient les examens, il a calmement expliqué que les examens étaient la façon la plus démocratique de choisir les personnes en fonction de leur travail et leur talent.

Alfred Kastler a rédigé de nombreux ouvrages et notamment revu et remanié le célèbre cours de Georges Bruhat, incontournable lecture pour les étudiants en physique dans toute la deuxième moitié du XXème siècle. On lira avec émotion l’hommage qu’il rend à son mentor déporté par la Gestapo et mort à Sachsenhausen. D'autre part, fidèle à sa langue maternelle, dont il aimait les poètes, il écrira lui-même des textes très fins dont "Europa mein Vaterland" (Europe, ma patrie), hommage à l'Europe dont il était un grand défenseur jusqu'à la fin de sa vie. Une insuffisance cardiaque finira par l'emporter le 7 janvier 1984 au domicile varois de son fils Daniel.

De son vivant Kastler a été récompensé par de nombreux prix prestigieux. Comme Bordeaux de nombreuses villes ont honoré son nom en baptisant des établissements scolaires ou des rues "Alfred Kastler". A l'Université de Bordeaux un grand amphithéâtre porte aussi son nom..

Jean-Pierre Devalance

sources :
Des physiciens de A à Z par A. Rousset et J. Six éd Ellipses
Les Nobel scientifiques français par M Rouzé éd La Découverte.
Cours de physique générale (avant-propos) G. Bruhat